Charlotte 

On s’est toujours bien aimés, dans le quartier. Je veux dire, ça a toujours été plus que « bonjour, au revoir ». C’est drôle quand on y pense, se retrouver voisins, c’est quand même le pur hasard. Et bien dans l’Impasse des Lilas, il faut croire qu’une main invisible (même si je ne suis pas croyante) nous a choisis pour vivre côte à côte, parce qu’on est compatibles. Et ça va plus loin, même, parce qu’on a une certaine… comment dire… une certaine humanité. Allez, j’y retourne, mon portable a vibré, c’est mon tour !

Edmond

Quelle finesse, quelle délicatesse, cette Charlotte. Et jolie comme un cœur. Ah, que n’ai-je trente ans de moins !

Et généreuse, avec ça. C’était son idée, cette ronde de la solidarité pour Mademoiselle Marchelier. Au début, je ne pensais pas qu’on y arriverait : se relayer ainsi à son chevet toutes les quatre heures, jour et nuit, je ne nous en croyais pas capables. Et pourtant nous l’avons fait. Voilà une semaine que nous nous succédons entre voisins de l’Impasse des Lilas, au chevet de cette très vieille et grande dame, pour l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.

Héliette Marchelier, c’est un personnage, aussi. Elle est un peu l’âme de notre impasse. Voilà combien… cinquante ans, peut-être, qu’elle vit ici, entourée de ses rosiers et de son chat Pompon (celui-ci a succédé à plusieurs générations de chats pompons !). Elle est la mémoire de la rue, et je crois qu’on peut le dire : sa fierté.

Ethan

Oh là là, la Madame Marchelier, elle m’a scotché, là ! Mais vraiment claqué au sol !

C’est ma daronne qui m’a obligé à aller la garder. Au début je voulais pas. Aller m’asseoir à côté du lit d’une vieille, dans le noir, avec son chat qui pue et qui miaule. Non merci.

Mais j’étais puni, j’ai été obligé d’y aller. Au début, j’avais peur, j’avoue. Je savais pas quoi dire. J’avais prévu de jouer à Brawl Stars avec les copains sur mon tél. Et là, elle a commencé à me parler, avec une voix de mort-vivante, un peu. Je devais me pencher pour l’écouter. Elle marmonnait un truc, genre « l’âge ». En fait, j’ai fini par comprendre : « Quel âge as-tu, petit ? ».« Quatorze ans », j’ai dit. Bah, mon âge, quoi.

Et un peu après, elle m’a demandé : « Tu veux que je te raconte une histoire ? ».

Bon, j’avais grave pas envie, mais comme elle va bientôt mourir, je me suis dit qu’il fallait être gentil avec elle, alors j’ai dit oui.

Et ben vous devinerez jamais ! Cette femme en fait, c’est une héroïne. Elle m’a dit qu’à mon âge tout pile, 14 ans, elle avait été emmenée par les Allemands parce qu’elle était juive et qu’elle avait passé deux ans et demi dans un camp de concentration en Pologne. Je me souviens plus du nom, mais on l’a vu en Histoire. Elle a fait des travaux forcés, elle pesait plus que trente kilos, elle a cru qu’elle allait mourir, et tout… Et puis elle a survécu, la seule de sa famille.

Elle m’a dit : « Toute ma vie, je me suis juré de vivre pleinement jusqu’au dernier souffle, pour honorer la mémoire de ceux qui n’ont pas eu ma chance ». Waouh. La claque. Et elle avait mon âge !

Du coup, j’ai plus envie de jouer à Brawl stars, là…

Quentin

Elle m’a écrit ! Je n’en reviens pas qu’elle m’ait envoyé un message ! Et même qu’elle y a ajouté un emoji avec un sourire qui cligne de l’oeil, c’est un signe, ça.

Charlotte, je ferais n’importe quoi pour avoir un signe d’elle, un regard, un geste de la main. Savoir qu’elle sait que j’existe, déjà c’est une bénédiction. Elle m’a prévenu qu’elle aurait dix minutes de retard pour son tour. Tout ce qu’elle voudra, du moment qu’elle me sourit. Veiller une mourante, j’avoue que ça n’est pas ma vocation, je ne suis pas bien à l’aise dans cette petite chambre sombre et exiguë, perchée en haut d’un escalier en colimaçon. Mais j’ai été touché par la générosité de Charlotte. Admiratif. Jamais je n’aurais été capable d’avoir l’idée, même, d’organiser une telle chaîne de solidarité entre voisins. C’est beau de se dire que ça existe encore, en 2026, à l’heure des individualismes et du chacun pour soi. Mais c’est ma Charlotte, ça.

Tiens, la voilà qui arrive. J’aimerais tant lui parler. Mais je n’ose pas, je suis tétanisé dès que je la vois.

Héliette

J’aimerais les réunir, ces deux tourtereaux. Ils iraient si bien ensemble. Elle, la jeune prof pleine d’idéaux, lui, l’ingénieur timide perdu dans ses équations. Si je pouvais faire une dernière bonne action avant de mourir, ce serait de faire éclore une histoire d’amour entre eux, un couple dont naîtraient des enfants, des petits-enfants, toute une descendance que je n’ai jamais eue.

Cet élan des Lilas m’a fait chaud au cœur. Sans eux, sans la douceur de Charlotte, la sollicitude d’Edmond, la candeur juvénile d’Ethan, et tous les autres, je ne serais déjà plus de ce monde. Voir la fraternité se répandre ainsi dans notre rue me redonne foi en l’humain. Oui il est capable du pire, je le sais, mais aussi du meilleur, je le vois ici même, dans cet îlot de bonheur et de bienveillance qu’est l’impasse des Lilas.

Mes heures sont comptées. Je peine à respirer, mon thorax me brûle. Je n’y vois plus rien. J’ai besoin de quelqu’un pour chaque chose. Mais je sais maintenant que je peux m’en aller en paix.

J’ouvre un œil. Charlotte et Quentin sont là, tous les deux à mes côtés, tout apprêtés et intimidés. Ils me croyaient endormie.

Je les regarde et murmure : « Faites-moi plaisir, tous les deux, un dernier plaisir : Embrassez-vous !”.