Fleurs de cerisier

Arriver dans une grande ville à l’aube de son âge adulte, son adolescence dans le dos, ça n’est vraiment pas facile, tu peux me croire. Surtout quand on se sent déjà toute petite et que marcher au milieu des buildings vous coupe le souffle à chaque pas. Et quelle grande, impressionnante, majestueuse ville que Paris. Parfois submergée par tant d’immensité, j’éprouvais, à mon entrée dans cette nouvelle vie, le besoin de me terrer. De marcher dans des endroits bas de plafonds, des couloirs, plus rassurants pour les petites souris comme moi. Les vieilles Halles parisiennes avaient étrangement cet effet apaisant sur moi, malgré (ou à cause de) leur désuétude. Et c’est là que je suis « tombée en amour » de toi.

Dans une minuscule boutique chinoise, poussiéreuse et assez mal éclairée. Il fallait te trouver au milieu de tout cet imbroglio de trucs et de machins en tout genre. Je me rappelle très clairement le premier moment où je t’ai prise en main. Dans mon souvenir, la petite échoppine s’est éclairée pour mieux te présenter à moi. Comme pour être sûre de bien me montrer tes feuilles de cerisier rose qui n’ont jamais flétries, ta forme oblongue et asiatique si originale et, surtout, la transparence de ta céramique. Que tu étais fine, légère, presque fragile. J’ai immédiatement eu envie de prendre soin de toi, de te serrer tout doucement sur mon cœur pour ne pas te faire trop de mal, de te couvrir de bisous. Mais je me suis abstenue, le vendeur regardait déjà d’un œil étrange mes câlins à un «simple » objet.

Je te ramenai alors au plus vite à la maison, te gardant dans les mains pendant tout le trajet du retour, de peur de te briser. Enfin arrivée, je te posai sur ma table basse, juste pour pouvoir t’admirer. Nous étions en juillet et un rayon de soleil te traversa. Décidemment, la lumière t’allait tellement bien. Malgré les quelques 35°C, j’eus une folle envie de thé noir brûlant. Pour voir à quoi tu pouvais bien ressembler quand tu n’étais pas juste la plus belle des tasses. Et là, quel bonheur ! Ce nuage parfumé qui s’échappait de toi semblait t’habiller d’une traîne de mariée évaporée. Chaque matin, depuis, je me suis réjouie de te retrouver, de te lover dans le creux de mes mains pour me réchauffer, de caresser tes courbes comme celles d’une amante fidèle et tendre, de te laisser m’accompagner les soirs de grande tristesse, les matins de doute ou les joyeux dimanches de lendemains de fête.

Toi qui a toujours été à mes côtés, qui m’a toujours tenue la main, j’ai été heureuse de pouvoir un peu te rendre la pareille quand notre amie à poils longs, la princesse Simone, a trouvé amusant de te faire glisser à terre pour jouer avec tes milles morceaux. Ne lui en veux pas trop, les chats ne comprennent absolument rien au cérémonial du thé. Je n’ai pas réfléchi une minute, hors de question de te jeter. Superglue en main, j’ai scrupuleusement recollé chacun des petits bouts de toi, comme le je pouvais. Finalement, ton côté « tasse à trous », avec ton anse de guingois, ne t’en donne que plus de charme.

Ne t’inquiète pas, ma compagne de toujours. Tu peux me voir parfois t’être infidèle avec la petite bleue portugais ou la blanche « I Love NY ». Mais ne leur dis pas, aux autres, c’est toi la seule, l’unique, la tasse de ma vie.

Adeline