Rien n’accaparait autant mon père que la lecture. Il réclamait le calme autour de lui. Le silence était la condition de ses muettes rencontres.

Moi, n’ayant ni frères ni sœurs, je délaissais très tôt les jeux, faute des échanges qu’ils nécessitaient. Je me jetais sur les romans avec un attrait irrépressible. Je ne lâchais jamais celui que j’avais en main pour aller à table, sous l’œil à la fois fier et réprobateur de ma mère. Elle n’avait été qu’un jour à l’école et nous enviait ce à quoi, douloureusement, elle ne pouvait accéder.

J’ingurgitais, enfant, les mots de la comtesse de Ségur, de la bibliothèque verte.

Boulimique, je me remplissais de l’imaginaire de l’autre qui n’autorisait pas encore le mien. Vers dix ans je m’emparais de Zola, Steinbeck, Dickens. C’est d’ores et déjà à cet âge-là, la possibilité d’identifications multiples, l’ébauche, dans ce monde muet, d’un regard vers l’extérieur. À l’adolescence je dévorais Dostoïevski, celui qui avait scruté les profondeurs psychologiques de ses personnages jusqu’aux ambivalences extrêmes.

Ces lectures me procurent toujours une curiosité jubilatoire de la langue d’un auteur à l’autre. Je les découvre encore. Le lecteur est un incessant traducteur solitaire des écrits singuliers.

La littérature me chuchote que ce qui ne peut se dire se lit entre les lignes. J’y insère mon monologue silencieux avec les personnages.

 

Entre les lignes
Fadila