Décoller du quotidien

Montgolfière

Me voilà sur le chariot, en route vers la salle d’opération. Il va vite. Trop vite. S’engouffre, mené par des chauffeurs en blouse blanche, experts dans l’art de circuler entre les portes battantes, au cœur du bloc. Mon cœur tangue. On me débarque sur la table d’opération, mon torse exposé aux regards. Le bistouri se prépare.

C’est alors que, sans crier gare, sans préméditation de ma part, mon sein droit se rebiffe et se met à enfler, enfler, enfler. Le chirurgien, pourtant rompu à cette opération, est éberlué. Le sein rebelle atteint le volume d’un ballon de football, de quoi faire pâlir d’envie la plus charnue des poupées gonflables. Mais il ne s’arrête pas là et bientôt la salle ne lui suffit plus. J’assiste amusée à cette métamorphose. Il y a donc en moi des ressources d’hélium qu’aucun des examens que j’ai subi n’a décelées. Je lévite au-dessus de la table d’opération, la perfusion se détache, se met à battre l’air de son aiguille devenu inutile. Puisque mon sein a décidé de faire un tour, je suis obligée de l’accompagner.

Au hasard des couloirs, une fenêtre entrouverte. Je suis embarquée à bord d’un matin frileux de 1er décembre. Visibilité parfaite. Température au sol légèrement en dessous de zéro. Ma blouse blanche s’étend tels les ailes d’un ange et offre aux passants une vue imprenable sur ma petite culotte. Je ne maîtrise pas les élans de ce sein rebelle qui a maintenant la taille d’une montgolfière et s’élève dans le ciel bleu. Quelle taille de soutien-gorge pour une montgolfière ?

Au gré des courants et des caprices du vent, j’effleure les collines douces d’Auvergne. Je m’enivre d’écumes océanes, je me joue de la puissance des tempêtes. Je plane au-dessus du désert, riche de vie malgré sa sécheresse apparente.

Un coup de sirocco m’arrache à mes aspirations d’infini. Je m’accroche à la queue d’une hirondelle. A cheval sur un nuage, je parcours la steppe de Mongolie, j’effleure les gratte-ciel de Hong-Kong, je fais la course avec les dauphins, l’un deux parvient à m’éclabousser de rire. Puis me voilà malgré moi parvenue aux confins du monde qualifié d’humain, où gisent les désespérés, les abandonnées, les humiliés de la terre. Un nourrisson décharné ouvre grand la bouche, je tends mon sein vers lui. Allez mon sein, un petit effort, je t’en prie. Un flot de nectar lacté se déverse sur la mère et l’enfant. De quoi tenir quelques petits jours ; de quoi espérer un peu plus loin.

Mon sein se ratatine de désespoir. J’aspire une grande goulée d’air, il reprend de la hauteur. Une tempête m’envoie valser dans l’obscurité, les éclairs strient ma peau de brûlures infamantes. Je hurle comme le tonnerre, à l’unisson de toutes les femmes que le cancer piège. La foudre perfide fissure ma montgolfière qui zigzague en travers du ciel comme un ballon crevé. Atterrissage catastrophe sur la plate-forme d’opération où le bistouri sans perdre un instant me sépare de ce sein rebelle.

Pourquoi n’y a-t-il pas de cérémonies pour honorer les seins morts d’avoir vaillamment servi leur corps ?

 

Sophie Ducharme
Le 6 novembre 2014

 

2 réflexions au sujet de « Décoller du quotidien »

  1. Vous ne pouvez pas les voir mais quelques larmes brillent dans mes yeux pendant que mes mains tapotent le clavier. Merci pour ce texte très émouvant 🙂

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