Martin Eden, Jack London

C’est un livre que mon père m’a fait lire. J’avais déjà lu les grands classiques de Jack London que l’on fait lire aux enfants et j’adoré les histoires de grand Nord. En général, il ne me dictait pas mes lectures, nous n’avions pas les mêmes goûts mais cette fois, je l’ai écouté et je ne l’ai pas regretté. C’est l’histoire d’un homme jeune, une vingtaine d’années quand commence le roman, mais extrêmement lucide, qui a eu une vie très difficile, fait mille métiers, connu les bas-fonds, les bagarres, la faim et le froid, les beuveries, mais qui sait qu’il a un vrai don, celui d’écrire. Il est lucide sur lui-même, sur le monde qui l’entoure, il sait qu’il a des capacités et des connaissances que les autres, malgré leurs études et leur distinction, n’auront jamais. Mais en même temps, il est empêtré dans son corps, il souffre de sa « vulgarité », il se sent ignorant face aux conversations de ceux qui l’entourent.

Oui car il faut savoir qu’il est entré, par hasard, (témoin d’une bagarre de rue, il a porté secours à un élégant jeune homme malmené par des voyous, qui en remerciement va l’inviter chez lui) dans un monde qu’il ne connaissait absolument pas : la bourgeoisie de la côte ouest des Etats-Unis, cultivée, imbue de sa fortune et de ses bonnes manières, pétrie d’auto-satisfaction. A partir de là, il va essayer de « s’élever ». Il va entreprendre des études universitaires qu’il abandonnera, déçu par la distance immense qu’il y a entre l’étude et la vraie vie qu’il connait mieux que personne.

Il va travailler d’arrache-pied et écrire jusqu’à atteindre un succès considérable. Il acquiert les

« bonnes manières », apprend à se comporter comme un gentleman, devient un homme riche. Et pourtant, jamais il ne sera reconnu par ce milieu. L’amour même, qu’il a trouvé dès le premier jour de son entrée dans ce monde, ne lui sera pas rendu, il ne sera jamais accepté pour ce qu’il est. Doué d’une sensibilité extrême, il sait que même les hommages qu’on lui rend, ne sont que des flatteries intéressées.

Le livre est très désespéré. On sait qu’à peu de choses prés, cette histoire est le récit de sa vraie vie. Une vie courte (il meurt à 40 ans, dans des circonstances douloureuses), mais extraordinairement remplie.

Si je l’ai aimé, c’est qu’il raconte l’histoire d’un homme qui lutte pour sa vie, en perpétuelle recherche, qui se bat, mais sera battu par la médiocrité de ses contemporains. Battu par l’impossibilité de se faire aimé, d’être réellement compris. Le style est à la fois exalté, romantique mais en même temps on est frappé par la recherche de la précision, de la vérité.

Si je vous ai parlé de mon père, c’est que je pense qu’il a aimé ce livre pour toutes ces raisons : l’histoire d’un homme qui voulait juste être aimé et reconnu pour ce qu’il était. Je n’en ai jamais parlé avec lui. Dommage.

Françoise
Décembre 2015