Voyage, voyage !

Elle est partie sans rien dire. L’évidence tout à coup, l’a prise de cours. Elle devait tout quitter, le quitter.
Toute sa vie, ses certitudes, sa raison d’être se sont envolées à la minute où elle l’a surpris dans les bras de cette femme. Cette vision d’une trahison impensable l’a atteinte avec la violence d’un coup de feu. Elle se sent morte et exsangue.
Comment s’échapper sans se crucifier de désespoir face au regard des autres?
Il lui reste sa fierté, son dernier bouclier, le mystère, sa dernière parade.
Anéantie elle s’est engouffrée dans l’urgence de ce voyage. Et sans réfléchir elle a choisi l’Egypte, destination comme une autre, pense t’elle. Arrivée au Caire, elle s’est rendue à la gare et a pris le premier train, lui évitant une longue attente.
Et là, assise dans un wagon bondé, elle regarde défiler, indifférente, les terres arides, ignore les villages poussiéreux et la multitude des travailleurs aux champs, courbés par la misère et la chaleur étouffante. Le Nil, lui-même, dont on longe les rives à peine verdoyantes à cette saison, ne l’émeut pas.
Elle est centrée sur son coeur qui bat à se rompre, s’arrête, et la vide de toute énergie.
Le souffle court elle ne sait pas ce qu’elle attend de cet ailleurs si ce n’est un asile, pour tenter d’oublier le gâchis de sa vie.
Pour le moment, impuissante, elle est immergée dans un  brouhaha insupportable. Bêtes et enfants enjambent son sac qu’elle tente maladroitement de glisser sous le siège en bois de cette troisième classe.
Des mouches se collent à sa peau moite et d’un geste las, elle essaye d’éponger son front.
Une poussière rouge soulevée par un vent sec s’infiltre par les vitres disjointes et lui pique les yeux. Le trajet est interminable et épuisant. Elle en éprouve presque de la joie, comme si se supplicier apaisait sa souffrance.
Puis tout à coup le tumulte s’amplifie, tout devient incontrôlable, les cris, les gestes désordonnés pour récupérer paniers et victuailles, qui la frôlent en tombant lui donnent le vertige.
Elle chancelle. Heureusement le train perd de la vitesse. On arrive à El Amarna, sur la rive orientale du grand fleuve. Elle est emportée dans cette panique humaine. Elle a peur, mais n’a pas la force de résister et se retrouve abandonnée sur le quai, ahurie et incrédule.
Elle aurait peut-être voulu aller plus loin, rejoindre la Mer Rouge, peut-être?
Elle marche sans force et s’éloigne instinctivement de la foule et des habitations. Au loin, le désert l’appelle. Le jour commence à tomber. Elle accélère l’allure vers la ligne d’horizon, manque trébucher à plusieurs reprises, puis s’arrête pour reprendre haleine.
Et là, elle le voit. Le soleil. Râ!
Dans toute sa splendeur. Disque solaire en divinité, auréolant l’infini devant elle.
Elle se sent redevenir cette petite fille tremblante et fascinée devant les feux d’artifice de son enfance.
A perte de vue, les dunes de sable se parent de pourpre flamboyant.
Ni rochers, ni buissons, ni vert, ni vie apparente.
L’immensité et le silence.
Alors, doucement elle s’agenouille sur le sable encore brûlant. Elle a le sentiment, vaincue, de déposer les armes. Quelque chose vient de se rompre en elle et elle renonce à lutter.
Elle pleure.
Elle est là, à cet instant, là où elle doit être.
Son instinct ou le hasard l’a guidé vers son salut. Elle le sait dans le flot ininterrompu de ses sanglots.
Et elle se met à prier le ciel et cet astre rédempteur, fébrilement, intensément. Le front à terre.
L’ombre de sa silhouette prostrée forme une longue croix noire derrière elle.
Pourquoi l’Egypte ? Peut-être pour cette étape de son voyage qui l’a sauverait d’elle-même.
Sur les traces du grand pharaon Akhenaton, dans sa propre cité interdite, elle se sent adoubée et rassurée.
Seule dans cet océan de sable, elle se sent libre et elle attend la nuit.
Elle reprendra la route guidée par les étoiles en attendant demain. Demain….

Sylvie