Un geste quotidien : allumer le poêle

Il n’ y avait que maman qui savait allumer le poêle, poêle qui à lui tout seul, lorsqu’il a bien
démarré, et si on le nourrit régulièrement, tire, ronfle, rougeoie et assure à toute la maison, jusqu’à l’heure du coucher, une douce tiédeur.
Seulement, tous les matins, il faut le rallumer : ouvrir le tirage, secouer la cendre, trois
feuilles de journal, deux pignes, une poignée d ‘aiguilles de pin, une allumette, une belle bûche et c’est parti !
Depuis le départ de notre mère, c’est souvent moi, lève-tôt, qui m’y colle – avec fierté, je
dois le dire pour ma maîtrise de la bête.
Mais ce matin-là, rien à faire. Il fait froid, et le système de chauffage central électrique,
utilisé seulement en cas de secours, ne s’est pas mis en route. Le papier est humide, les pignes que je suis allée chercher à l’extérieur sous le hangar à bois, sont froides et humides elles aussi.
Quand quelques flammes timides, comme réticentes, consentent à s’élever, une fumée épaisse sort par les interstices du poêle. Le détecteur de fumée se met en route, trouant méchamment la paix de ce matin de vacances de Noël. Là-haut, le bébé qui dormait paisiblement, se met à hurler.
Ses deux frères sautent de leur lit et descendent bruyamment. Je prend un escabeau pour
atteindre cette machine infernale et la faire taire. Dans le couloir, les garçons ne m’ont pas vue et heurtent mon perchoir. L’escabeau vacille et me voilà par terre. La jeune mère cherche à calmer son bébé, le prend dans ses bras et en descendant, me trouve par terre, en larmes, sûre d’avoir une cheville brisée. Sa soeur descend aussi, prépare un biberon mais le micro-onde ne marche plus. Pour le bain-marie, c’est fichu aussi, puisque hier soir, on s’est rendu compte trop tard que la bouteille de gaz était vide. « J’appelle une ambulance » dit l’une de mes filles. « J’éteins le compteur et j’appelle l’électricien » dit l’autre. Parce qu’en manipulant le détecteur de fumée, je l’ai bloqué et il hurle toujours…

Trois heures plus tard, alors que le bruit avait cessé, qu’on était allé chercher du gaz au
village, qu’on avait diagnostiqué par bonheur une simple entorse, que l’électricien avait consenti à nous secourir, que le bébé était retourné au lit pour sa sieste du matin, que le poêle ronflait et que nous savourions enfin nos tartines, mes deux gendres sont descendus, tout ensommeillés :
« Alors, vous ne nous avez pas fait de café ? ».
On les aurait volontiers estourbis. Mais on a éclaté de rire : ils n’avaient rien entendu !

Françoise