Le bar du lycée

En chemin, je m’étais attendu au pire. La voiture avait trouvé seule la route à suivre, qu’elle connaissait par coeur. Mes deux aînés, déjà, avaient fréquenté le même lycée, et le même café situé à deux pas de l’établissement. Ils s’y retrouvaient parfois entre copains à la sortie des cours. Mais c’étaient des garçons, et puis j’étais plus jeune, et le monde était différent, et…..bref, je m’inquiétais moins vite et moins facilement. J’avais confiance en eux, en la vie. Mais la petite dernière, ma petite fille….Certes, elle était raisonnable, je n’avais jamais eu à me plaindre de sa conduite. Souvent quand j’entendais d’autres parents, je mesurais ma chance. Et puis, petite, le mot convenait mal déjà,
elle allait entrer en terminale à la rentrée suivante. Elle venait de passer haut la main les épreuves de Français, matière où pourtant elle n’excellait pas. Mais c’était une bûcheuse.

Aussi, quand elle m’avait demandé, la veille, si elle pouvait rester fêter l’événement avec des copains de classe au Bar du lycée qui, m’avait-on dit, s’était agrandi depuis les garçons, je n’avais eu aucune raison de refuser.

Nous avions donc dîné sans elle et nous nous attardions au jardin pour profiter de cette longue soirée de juin. La douceur de l’herbe, les fragrances des fleurs que le soleil avait exacerbées et la senteur d’herbe fraîchement tondue nous donnaient un avant-goût de vacances. Je faisais quelques pas et je prenais inconsciemment la mesure du travail qu’il y avait à faire çà et là – tuteurer une plante, en tailler une autre, ôter les fleurs fanées – quand quelqu’un m’interpella d’une voix rauque.

Je rencontrais peu souvent Monsieur Ravenet, qui habitait la maison voisine. Quand par hasard je le croisais, au moment de partir ou de rentrer, nous n’échangions guère plus qu’un vague bonjour ou un bonsoir poli. Je bavardais plus volontiers avec sa femme, une petite brune joviale et un peu ronde qui avait toujours le sourire. Je lui trouvais du mérite d’ailleurs, car elle aurait eu bien des raisons de se plaindre de ce mari qui avait une fâcheuse attirance pour la bouteille. Car , si je le voyais rarement, j’entendais régulièrement Monsieur Ravenet quand, bien éméché, il s’en prenait à son chien, aux moustiques, au tuyau d’arrosage et à la terre entière. Aussi, en entendant cette voix sourde ce soir-là, j’avais compris que c’était lui qui divaguait et j’allais m’éloigner de la clôture quand il me rappela. Oui, il essayait bien de me dire quelque chose, mais quoi? Il m’avait semblé d’abord que mon voisin disait des choses absurdes, et comme il avait l’élocution un peu pataude je ne comprenais de toute façon qu’un mot sur quatre. Dans ce maelstrom
rocailleux je saisis pourtant bar lycée , ce qui me rendit plus attentive. Je posai même une
question : « Oui, vous disiez ? » Entre hoquets et rires sinistres je discernai s’en passent de drôles bagarre soûls jeunes.

Mon sang n’avait fait qu’un tour. Par bonheur la voiture était encore le long du trottoir. Le bar n’était pas bien loin. Camille, d’ailleurs, revenait du lycée à pied la plupart du temps. Le matin, pour l’aller, c’était plus rare. Elle n’avait pas le réveil facile et souvent j’entendais depuis sa chambre l’habituel « Tu m’amènes, m’man, j’suis en r’tard ! ».

Quand je m’étais garée devant le bar mon coeur cognait. Mes jambes avaient eu du mal à me porter jusqu’à l’entrée. Les trois ou quatre minutes du trajet avaient suffi pour que s’élabore, malgré moi, un scénario catastrophe : certains avaient bu plus que de raison ( j’avais entendu parler de ce concours que pratiquaient certains jeunes, boire, boire, boire encore, boire plus que l’autre, boire plus que tous), avec l’ivresse les choses avaient dégénéré, certains s’étaient battu, on avait cassé des chaises, peut-être même avait-on sorti un couteau, j’allais retrouver Camille inconsciente dans une mare de sang, les secours arriveraient trop tard. À l’extérieur tout était calme. Trop calme ? Je passai le seuil en tremblant, pénétrai dans cette salle vieillotte que je connaissais pour y être venue quelques fois chercher les garçons. Elle était sombre et déserte. La gorge nouée je me dirigeai vers les lumières et la musique, au fond, et me retrouvai dans un grande salle toute neuve, récemment annexée à l’ancienne. Autour des tables qu’on avait rassemblées, la discussion était animée. On riait beaucoup. Les seuls débris qui traînaient étaient
des emballages de paquets de chips, des canettes et des papiers gras. Je n’avais pas aperçu Camille tout de suite. Elle était de dos. Sur ses épaules reposait le bras bronzé
du garçon assis tout près d’elle, un gamin de son âge aux cheveux bruns bouclés, que je ne
connaissais pas. Je suis repartie sans me montrer, soulagée et un peu honteuse.

Martine