La gomme du fou

Coincée dans les embouteillages du périphérique, Camille ronge son frein. Rien d’inhabituel pourtant dans cette interminable file, la même scène se répète chaque matin. Habituellement, Camille en profite pour réfléchir aux notes qu’elle a relues avant de se coucher, et commencer à les organiser dans sa tête pour préparer son article.

Mais aujourd’hui, excédée, elle est incapable de se concentrer. Perdue dans ses pensées elle ne s’est pas aperçue que la voiture qui la précède a redémarré et elle sursaute au brutal rappel à l’ordre du type qui la suit dans sa rutilante Peugeot noire qui tambourine sur son klaxon.

Elle a hâte de grimper les deux étages qui mènent à la salle de rédaction où ses collègues l’attendent sans doute déjà. Mais en même temps, aujourd’hui, elle redoute cet instant. Elle travaille à Notre monde depuis quinze ans , mais jamais elle n’a été aussi anxieuse à la veille de la sortie d’un nouveau numéro de l’hebdomadaire. En général le vendredi est plutôt une journée où règne la bonne humeur que donne le sentiment d’un travail accompli : ne reste que quelques mises au point de dernière minute, l’essentiel a été discuté les jours précédents. L’équipe est compétente, les personnalités se complètent et elle s’entend bien avec tous. L’accord qui règne entre eux se révèle dans la qualité de chaque numéro, qui s’améliore de semaine en semaine.

Mais ce vendredi est particulier et Camille est nerveuse : il faut dire qu’elle a de quoi être déstabilisée ! Mardi matin, quand elle a repris ses notes pour en faire la synthèse elle a retrouvé ses feuillets maculés d’auréoles blanches, chacune correspondant à un mot, un titre, voire une phrase disparus. Elle a cru à une plaisanterie, a soupçonné Julien, le petit dernier de l’équipe. Jeune, fantaisiste, plein d’humour, il n’est pas avare de fanfaronnades. Mais Julien n’y était pour rien et lui-même, en allumant son ordinateur, a cherché vainement tout un paragraphe du sujet sur lequel il avait planché la veille.

Tous, médusés, ont retrouvé leurs textes grignotés. Depuis, la même chose s’est reproduite chaque matin et hier il ne de leur travail que quelques fragments épars et incohérents, un texte en pointillés, les mots apparaissant les uns après les autres en îlots détachés, comme un paysage visible par intermittence à la sortie de multiples tunnels. S’étirait devant leurs yeux incrédules un discours insensé, digne d’un poème surréaliste.

Camille gare enfin sa Clio dans le parking en pestant encore une fois contre l’idée saugrenue qui l’a poussée, il y a trois mois, à troquer son deux pièces situé à deux pas contre une petite maison avec jardin perdue au milieu de nulle part. Elle choisit l’escalier plutôt que l’ascenseur, comme pour s’accorder un peu de répit supplémentaire. Elle s’arrête un instant devant la porte pour calmer les battements de son cœur. Quand elle entre elle est saisie par les visages de ses collègues, figés entre sourire et consternation. Julien la salue d’un haussement de sourcils et lui indique du menton la direction de son propre bureau.

Plus de manques dans leurs notes, c’est maintenant la couleur qui domine. Une main inconnue a remplacé tous les mots envolés, d’une belle encre violette.

A la rubrique Santé, à la place des derniers scandales dus à des laboratoires pharmaceutiques, sont énumérées les avancées de la recherche dans le domaine de la recherche médicale et expliqués les traitements de pointe qui permettent aujourd’hui d’éradiquer certains cancers.

Dans la rubrique des Faits divers on découvre les initiatives qui, ça et là, tant dans les banlieues que dans les villages isolés permettent l’échange de compétences et l’entraide.

Du côté de l’Éducation on relate les multiples expériences qui se déroulent depuis des années déjà dans de nombreux établissements où professeurs et élèves construisent des projets communs.

A la rubrique Économie on explique par quels moyens les richesses peuvent être facilement partagées pour que chacun mange à sa faim.

L’encre violette s’est insinuée dans la rubrique des sports, de la culture et même de la mode, elle entraîne le lecteur dans les découvertes extraordinaires de la recherche spatiale, dévoile la face cachée de notre monde.

Ils sont restés des heures muets devant leurs écrans. Presque timidement ils se regardent maintenant les uns les autres, sans parler : le numéro de cette semaine est fin prêt.

Martine S.

 

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