Je me rappelle cette odeur

Oui, je me rappelle cette odeur, puisqu’elle m’a suivie tant d’années, comment ne pas m’en rappeler. La force de l’odeur c’est sa discrétion, l’odeur est l’ingrédient secret qu’on ne remarque que lorsqu’il manque. L’odeur a la supériorité du chat, elle, ne se laisse pas siffler, convoquer, comme une image, une voix, un mot, elle n’est pas fidèle, louvoie en nous, prend par surprise et ne se laisse pas dompter. On n’attrape pas une odeur, ou alors avec la peau. Ça se mérite et c’est périssable. On ne convoque pas une odeur comme le passé, c’est elle, autoritaire et juste, qui nous y ramène.

Oui, je me rappelle cette odeur puisque je l’ai suivie tant d’années, j’en ai connu tous les recoins, multiple odeur. On a écrit que tous les nuages ont une forme différente mais que tous ont la forme d’un nuage. Pour son odeur c’est pareil : cette même odeur, je l’ai connue sucrée, anxieuse, estivale ou dissipée. Jamais le même goût, toujours la même odeur. Nous pensons n’avoir qu’un visage quand on en change cent fois en une vie.

J’ai peu à peu oublié son visage. Des souvenirs de photos ont gangrené une mémoire paresseuse, honteux trophées, si peu intimes. Quelques traits apparaissent bien au son de son prénom mais rien qu’une ébauche, une esquisse dont les traces une à une s’évaporent. L’odeur, elle, ne se laisse pas affadir. Elle ne s’abaisse pas à n’être que son ombre, un traître fumet éventé par le temps et par l’esprit débile. Elle garde la force de l’intact, du trésor étincelant dans son coffre terreux et rouillé.

Je crois que je n’avais jamais tenté de me souvenir de son odeur, enfuie aux premiers jours de douleur. L’odeur ne partage pas la peine. Jamais tenté, jusqu’à ce jour où j’ai revu, dans une vitrine, ce même petit flacon de cette même forme de ces mêmes couleurs. J’entrai. Je n’avais jamais pensé retrouver ce parfum. Mimant le badaud, le client en goguette, je surjouai la flânerie sans perdre des yeux ma proie, une légère angoisse au corps. Après quelques errances, de mon air le plus détaché, je pulvérisai quelques gouttes sur le ventre de mon poignet. Puis, avec la lenteur réclamée par les rites et l’empressement de la curiosité et de l’émotion je portai ma main au visage, fermai les yeux pour ouvrir les narines et les pores au passé. Rien. Ce parfum, je le reconnaîtrais parmi tous, et l’ai reconnu. Mais d’ingrédient secret nulle trace. L’absence, seule.

Oui, je me rappelle cette odeur dont je ne me souviendrai jamais.

André