Escale

Justine s’est enfin ressaisie. Après plusieurs semaines passées à pleurer sur son sort, elle a fait mentalement le tour de ses amis et réalisé qu’elle est loin d’être la première à qui cela arrive. Un divorce, c’est presque banal aujourd’hui. Bon, tout de même elle doit bien avouer que ce qui lui paraissait une mésaventure chez les autres, elle le vit comme un drame maintenant qu’elle est concernée. Le plus dur, bien sûr, c’est que Christophe, son mari, enfin son ex-mari – il va falloir qu’elle s’habitue – est retourné vivre dans son pays natal, l’Argentine, et que leur fils, qui n’a que douze ans, a choisi de le suivre. Le choc passé, elle comprend sa décision. Le père et le fils sont très complices tandis qu’elle est souvent absente. Elle n’a jamais réussi à renoncer aux reportages qui la conduisent régulièrement très loin du domicile familial comme l’a si bien fait remarquer le juge. Son métier de journaliste la passionne. C’est d’ailleurs grâce à lui qu’elle va remonter la pente.

Ce soir, Justine va dormir pour la première fois dans son nouvel appartement, situé au centre d’une grande ville qu’elle connaît à peine. Il est immense et très sobre. Les murs et les sols sont clairs, la cuisine équipée dernier cri, la salle de bain reçoit la lumière par une vaste fenêtre qui donne sur un jardin. Pour le moment l’appartement est quasiment vide, hormis un lit qu’on vient de lui livrer. Grand, le lit, largeur XXL, elle va pouvoir y prendre ses aises.

Ce nouveau logis, elle va prendre le temps d’en faire un cocon qu’elle sera contente de retrouver à chacun de ses retours. Mais rien ne presse, d’ailleurs elle ne se sent aucun attrait pour un rôle de femme d’intérieur. Pour l’instant elle a un lit pour l’accueillir et un grand placard qui court tout le long du mur de sa chambre pour ranger les quelques vêtements qu’elle a conservés. Se constituer une nouvelle garde-robe fait aussi partie de ses projets. Mais plus tard. Car, demain, elle prend l’avion à onze heures et la série d’articles qu’on lui a commandés va l’accaparer plusieurs semaines. Elle doit réaliser les portraits d’une dizaine de femmes, de pays et de culture différents. La seule contrainte qu’elle se soit imposée est qu’elles devront avoir la quarantaine, tout comme elle. Elle pense qu’ainsi elle saura mieux appréhender leurs difficultés, leurs aspirations, leurs choix, leurs désirs. Mieux rendre compte de ce qui les rapproche ou au contraire les distingue.

Justine décide de se coucher tôt, elle veut être en forme le lendemain. Elle apprécie le calme du quartier. L’immeuble est cerné de rues peu passantes, elle y a mis le prix. Elle s’endort vite, loin d’imaginer la journée qui va suivre. Et dont elle se souviendra longtemps.

Ce mardi-là, comme prévu, elle se retrouve à la mi-journée en transit à l’aéroport de Tunis. Elle doit y passer une heure et demie avant de rejoindre le sud de l’Afrique. Le temps de prendre un repas et un café, se dit-elle en se dirigeant vers la cafétéria. On lui sert une nourriture insipide et une boisson qui n’a du café que la couleur.. Le tout est si vite avalé qu’il lui reste du temps à tuer. Elle s’installe dans la salle d’attente et s’apprête à lire quelques lignes d’un magazine quand un haut-parleur crachotant annonce que tous les vols sont suspendus jusqu’à nouvel ordre. De la suite elle ne retient que tempête et durée indéterminée qu’elle traduit intérieurement par éternité. Justine peste. La patience n’est pas son fort. Elle a horreur des imprévus. Elle a besoin de dominer les événements, et là, les choses lui échappent et elle n’aime pas ça. Cela l’angoisse. Elle se lève, fait les cent pas, revient s’asseoir, repart dans l’autre sens, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit. Il y a peu de voyageurs dans la salle d’attente, beaucoup sont encore en train de déjeuner. Justine est passée plusieurs fois devant une femme à la peau noire sans que celle-ci ne semble la remarquer. Elle réalise à quel point l’attitude de cette jeune femme est à l’opposé de la sienne. Sans savoir pourquoi, elle s’assoit à sa droite. Peut-être pense-t-elle que son calme sera contagieux. Elle lui fait part de son agacement. La jeune femme ne répond pas, absorbée par sa lecture. En même temps qu’elle juge son mutisme impoli, Justine envie sa sérénité. Elle est troublée. Elle se lève de nouveau, parle avec une hôtesse qui ne lui apprend rien de nouveau, fait plusieurs va et vient en martelant le sol de ses talons aiguille, sans que la jeune femme ne lui ait jeté le moindre regard. Elle revient s’asseoir, à sa gauche cette fois, et cherche quelque chose à dire. Elle vient juste de remarquer la beauté du tissu imprimé qui l’enveloppe, s’avise qu’elles doivent avoir à peu près le même âge, qu’elle aussi est loin de son pays.

Amina n’a pas entendu l’annonce qui a résonné dans le hall de l’aéroport. Elle est sourde. Mais le petit appareil qu’elle a dans sa poche a vibré. Sur l’écran, elle a lu le message expliquant le report des vols. Amina n’a pas l’habitude des voyages. Elle est loin de son pays et de celui qui va l’accueillir, où elle va rejoindre sa sœur, et son infirmité la rend vulnérable. Ce téléphone portable que son neveu lui a offert un peu avant son départ la sécurise. Elle a eu raison de l’accepter.

Même si Amina vit dans un monde feutré où nul bruit ne pénètre, elle n’a pas pu ignorer l’agitation de cette autre voyageuse, qui ne cesse de se lever et de se rasseoir à ses côtés.. Elle n’a pas voulu se laisser piéger par l’angoisse qu’elle a perçue chez cette femme. Elle l’a examinée à la dérobée, a admiré son allure. Elle a tenté de s’imaginer habillée comme elle et cela l’a fait sourire. Elle se dit qu’elle doit avoir à peu près le même âge que cette blonde élégante et pourtant elle a envie de la prendre dans ses bras, comme elle le faisait avec ses fils, autrefois, avant qu’ils ne partent si loin d’elle. Elle lui murmurerait des mots d’apaisement. Là, ce n’est rien. Regarde, nous ne risquons rien. Ici, nous sommes à l’abri, rien ne nous menace. Amina a connu tant de drames, depuis si longtemps, que cet incident si bénin ne la perturbe pas. C’est juste un petit retard de rien du tout. Tous ces mots, c’est en pensée seulement qu’Amina les adresse à Justine. Elle n’entend pas ses plaintes mais elle sent l’anxiété qui l’oppresse. Alors elle se lève et lui fait face.

Justine écarquille les yeux. Voilà que la statue impassible se transforme en une marionnette qui s’agite devant elle en une gesticulation qui lui paraît grotesque et qui l’inquiète. Quand, désemparée, elle finit par comprendre que son interlocutrice est sourde, elle a honte. Honte de ne pas avoir compris plus tôt. Elle regarde Amina qui lui sourit, comme pour la rassurer. Elle a honte de s’être abandonnée à son mécontentement, puéril et inutile. Alors qu’elle en aurait toutes les raisons, cette femme debout devant elle ne manifeste aucun signe de détresse, et son regard l’apaise. Intimidée, elle n’ose ni parler ni bouger. Alors Amina fouille dans son sac et en sort un carnet et un stylo. Elle écrit son prénom, Amina, et tend le stylo à Justine.

Le carnet est presque entièrement noirci quand elles reprennent le cours de leur voyage. Justine a appris qu’ Amina se rend en France, chez sa sœur, à Lyon. Lyon, la ville où elle vient de s’installer. Le mari d’Amina est mort, ses deux fils sont partis vivre aux États-Unis. Elle va chercher du travail, elle ne veut pas être une charge. Elle est bonne cuisinière et experte dans l’art de tenir un intérieur. Tout ce que Justine n’est pas. Avant de quitter la salle d’attente, elle range soigneusement la page arrachée du carnet où Amina a noté une adresse et un numéro de téléphone.

L’appartement est bien trop grand pour elle. Et puis, elle va avoir besoin d’aide. Pour préparer les repas qu’elle compte offrir à ses amis. Pour remplir le réfrigérateur avant ses retours. Pour dépoussiérer tous ces meubles dont elle a subitement envie. Et pour s’occuper du chat. Car Justine a toujours rêvé d’avoir un chat, même si elle n’en a conscience que maintenant. Un chat aux yeux verts, qu’elle appellera Moïra, comme ce petit Mexicain qu’elle a croisé un jour. Mais comment aurait-elle fait, alors qu’elle court le monde en permanence ? Mais, maintenant, il y aura Amina.

Justine imagine déjà les moments où, revenue de voyages harassants, elle se lovera entre ces deux compagnons silencieux. Ce n’est que quelques heures plus tard, alors qu’elle a installé mentalement Amina dans la chambre voisine de la sienne, qu’elle réalise qu’elle ne lui a rien dit de ces projets, ne lui a pas demandé son avis. Et ce n’est que deux semaines plus tard, dans l’avion qui la ramène à Lyon, qu’elle mesure cette impatience inhabituelle à rentrer chez elle.

                                                                                                                        Martine