Bonjour, lumière du dedans

J’avais pensé m’être bien caché. Tu m’as pourtant découvert. J’aurais pu, c’est vrai, m’enfoncer davantage dans la forêt qui borde ta maison, aller là où personne ne s’aventure la nuit. La lumière de la lampe torche que je garde allumée près de moi ne t’aurait pas inquiété, les arbres lui auraient servi de muraille. Elle t’a fait peur, un peu, et je le regrette.

Mais il y a si peu de temps que je n’ai plus de toit, ni le jour ni la nuit, que je n’ose m’aventurer plus loin, pas encore. Déjà, sous le soleil, mes promenades d’autrefois ne suivaient que des chemins balisés qui me guidaient sans risque de me perdre. Alors, tu penses, chaque nuit qui tombe et m’oblige à chercher un refuge fait battre mon cœur à un rythme tel que je m’éloigne à peine de la lisière.

Et puis, je dois te l’avouer, ce n’est pas par hasard que je me suis arrêté près de ta maison. Les premières nuits de ma vie errante je me suis replié dans des recoins de rues, il me fallait ne pas trop m’éloigner des nombreux éclairages qui accompagnent le sommeil des villes. Mais quelques-uns, démunis depuis plus longtemps que moi sûrement, m’ont chassé à coup de jurons, de menaces aveuglées par l’alcool. Je n’ai pas encore l’habitude, j’ai eu peur, et quand le soir approche je fuis la colère et la haine de ces autres vagabonds.

J’ai aperçu une petite lueur à travers ta fenêtre la première fois que mes pas m’ont conduit jusqu’ici. J’ai vu des ombres, ton ombre. Tu ne fermes pas tes volets alors, ta lumière allumée je l’ai sentie comme une offre, elle m’a rassuré. Je n’ai pas osé rester tout près tout de même, comme j’en avais envie, mais je ne voulais pas la perdre, il me fallait me reposer là où elle semblait encore me protéger des ténèbres. Mon cœur battait un peu moins fort, je n’étais plus tout à fait seul, je n’étais pas totalement rejeté de l’humanité, j’étais encore à deux pas de la chaleur des hommes,. De ta chaleur, que tu offrais à travers les vitres. Sans trop m’approcher cependant, par crainte d’être découvert et chassé, je partageais un peu…un peu de quoi ? Pas de mots, je n’en ai plus et ceux que l’on m’adresse maintenant me repoussent chaque jour davantage un peu plus loin, un peu plus bas. Partager….un peu de vie, simplement. Pour oublier la mienne, celle qui s’est brisée comme celle que je ne reconnais pas encore mienne. J’invente la tienne depuis quelques nuits, cela m’aide à trouver de courts moments de sommeil, comme une berceuse que tu me murmurerais.

Je t’ai imaginé assis dans un grand fauteuil près de cette lampe, plongé dans la lecture d’un livre que tu as du mal à abandonner pour aller te coucher. Je t’ai imaginé assis devant une table, écrivant des lettres que tu n’enverras peut-être jamais. Je t’ai imaginé un casque sur les oreilles et les yeux fermés, dodelinant de la tête au rythme de la mélodie. Je t’ai imaginé comme un autre moi-même, comme l’autre que j’étais, avant.

Ce soir, je t’imagine simplement là, debout devant ta fenêtre, cherchant ma lumière pour te rassurer.

 

                                                                   Martine