L’enquête de voisinage d’Aline

Me voici assis sur une chaise métallique, glacée et inconfortable. La table qui me fait face est sale, collante. Je ne sais pas où mettre mes mains. Je décide de les fourrer dans les poches de mon manteau que j’ai gardé sur moi. Aucune chaleur. Aucune présence d’un radiateur pour réchauffer l’atmosphère. Seule, une lampe qui me regarde, luminescente et fumante.

Dans l’obscurité, une ombre s’approche. Elle s’assoit face à moi et pose ses mains sur la table sale et collante. Les doigts de la main sont épais et gras. Ils s’entrelacent et se resserrent. L’individu cherche ses mots. Il inspire fortement et me renvoie son souffle chaud de nicotine refroidie.

J’attends.

Soudain, la voix grave et enrouée de l’individu m’assène de questions.

– Monsieur, quels étaient vos rapports avec le défunt ?
Mes rapports ?! Je ne vais tout de même pas lui parler de ma vie privée, de cette vie interdite que je me suis enfin autorisé ! De quel droit aurait-il accès à mon intimité ? Aucun. De rapprochés, très rapprochés, je vais plutôt parler des rapports distants que tout bon voisin se doit de pratiquer. Noyons-nous dans la masse dirait mon ami. Mon cher ami…
– Monsieur ! Avez-vous entendu ma question ?
– Oui, quoi ? Oui, j’avais des rapports avec lui, des rapports de bon voisinage. Un « bonjour » le matin, un « bonsoir » le soir. Rien de plus M. l’inspecteur.
– Comment avez-vous été conduit à le rencontrer ?
Quelle drôle de question ! Il est stupide ou quoi ? Comment rencontrons-nous nos voisins ? Tout naturellement parce qu’ils sont nos voisins.
– Monsieur ? Pourquoi prenez-vous cet air hautain ?
– Excusez-moi. Rien contre vous. Juste que je me disais qu’entre voisins, les rapports sont trop souvent distants. Malheureusement… Vous savez, c’était une rencontre banale. Un soir…dans l’escalier.
– Quelle a été votre première impression ?
– Ah ! s’il savait… sa nuque… ses épaules…fines et anguleuses, ses jambes, sa démarche… J’avais face à moi l’amour qui me montrait le chemin…
– Monsieur ? Pourquoi souriez-vous ?
– Tout simplement parce que ma première impression ne se plaçait ni dans le jugement ni dans la curiosité. Je me suis simplement dit que le nouveau voisin venait d’emménager. Rien de plus.
– Comment vos relations ont-elles évolué ?
Hmm… impossible de lui dire. Impossible d’y penser. Pas maintenant. Je vais pleurer. Non ! ne montre rien. Ravale ta salive. Respire. Détends-toi et tout ira bien. Fais-toi confiance. Pour une fois ! Ok. Vas-y. Invente et reste naturel…… Et bien… nos relations ont commencé par la courtoisie et n’ont pas cessé de l’être. Rien de privé, toujours du superficiel. Mais, vous savez, c’est ce qui permet de vivre dans la tranquillité de nos murs mitoyens.
– Pourquoi ne lui demandiez-vous jamais l’heure ?
Mais qu’est-ce qui lui prend à cet inspecteur ?! Quelle drôle de question. Surréaliste ! Cet interrogatoire devient surréaliste. …….. comme ta mort à toi mon amour… Non ! N’y pense pas. Pas maintenant ! …. L’heure ? Vous savez M. l’inspecteur, j’ai toujours l’heure sur moi et puis demander l’heure à son voisin, ne trouvez-vous pas cela étrange ?
– C’est moi qui pose les questions ici. Merci ! Bon ! Pourquoi détestait-il votre façon de parler des enfants et des animaux ?
Comment il sait ça lui ? Incroyable ! quelqu’un nous a entendus, c’est sûr ! Le voisin du dessous… oui ! J’en suis certain ! C’est lui ! Avec ses petits yeux noirs rapprochés et cette bedaine dégoulinante, il n’avait rien d’autre à faire que d’écouter au plafond. Oui, sa petite vue s’arrêtait là, au plafond ! Pas plus loin que son pauvre petit plafond… c’est comme son esprit, mesquin, fermé, intolérant, délateur. Oui ! C’est ça ! C’est lui qui m’a entendu crier sur toi, mon amour, toi qui voulais un enfant. Adopter. .. tu as toujours été altruiste. Même avec les animaux égarés. Combien de fois t’es-tu défendu d’en ramener un à la maison… hors de question ! pas de caprices d’enfant ! pas de poils de chien ! hors de question ! mais tu ne voulais pas l’admettre mon amour…je faisais ça pour notre histoire…pour…
– Monsieur ?? encore une question qui vous surprend ?
– Non, non ! excusez-moi mais j’essayais de me remémorer mais je ne me vois pas. Vraiment. Je ne me souviens pas. A aucun moment je ne lui ai parlé d’enfants ou d’animaux. Comme je vous l’ai dit précédemment nous avions des rapports courtois, rien de plus.
– Selon vous, pourquoi portait-il sur lui un bout de craie jaune et une lampe de poche ?
– Ah bon ?! je n’étais pas au courant mais ce détail ne m’étonne pas. Vous savez, moi aussi je mets toujours dans ma sacoche une craie jaune et une lampe de poche. J’ai la phobie des fourmis et je sais qu’elles sortent la nuit. Alors, pour qu’elles ne puissent rentrer chez moi, je trace des lignes jaune sur le palier de ma porte en m’éclairant avec ma lampe de poche pour ne pas réveiller les voisins de l’immeuble en allumant l’interrupteur qui a une minuterie à rebours……   Mon amour….tu as suivi mon exemple….
– Racontez le drame qui lui a coûté la vie et auquel vous avez été mêlé, semble-t-il, malgré vous.
Jamais ! plutôt mourir ! il ne croit tout de même pas que je vais me jeter dans la gueule du loup ? …………….   Vous savez, les murs de notre immeuble sont très bien insonorisés, même les plafonds. Je n’ai rien entendu M. l’inspecteur…Mon amour…il le fallait… Je ne te voulais qu’à moi…à moi !

 

Novembre 2015
Aline Bertaudon