Ma grand-mère Valentine

Souvent, l’après-midi, après la journée passée au lycée, j’aimais discuter longuement avec ma grand- mère Valentine .
Une dame grande, fière et belle .
Ce jour là, elle m’a raconté l’histoire du « pain de 2 » .
C’était pendant la guerre, me confia-t-elle : mton grand-père travaillait à la verrerie et ton oncle Michel, encore adolescent était apprenti charpentier .
La nourriture à cette époque était chère et difficile à se procurer .
Nous recevions des cartes appelées « tickets de rationnement », en échange de quoi nous pouvions acquérir certaines denrées de base, notamment le pain .
je me levais dès quatre heures du matin, m’expliqua-t-elle, pour rejoindre la file d’attente à la boulangerie .
C’est à sept heures que la boutique ouvrait ses portes, et il n’était pas question de perdre sa place, il faisait si froid .
Peu d’échanges durant l’attente, chacun avait hâte de retourner dans sa maison .
Je pouvais acheter un « pain de 2 » . Ce pain pesait deux livres et devait durer toute une semaine .
Peu ou pas de viande, quelques légumes du jardin, nous ne mangions pas tous les jours suffisamment ;
Or, ton grand-père et ton oncle avaient chacun un très bon appétit et le pain disparaissait très vite, trop vite .
J’avais l’habitude de l’envelopper chaque soir dans un grand linge blanc et de le ranger dans le buffet de la cuisine ;
Mais chaque matin il me semblait qu’il avait encore diminué depuis la veille . Oh, pas beaucoup, mais comme si quelqu’un avait coupé une fine tranche .
Alors, avant de l’envelopper, à l’aide d’un petit couteau, je dessinais un triangle au bord de l’entame .
Le matin suivant, sortant le pain, je découvrais que le triangle avait disparu .
Et alors que j’accusais ton oncle qui bafouillait son innocence, ton grand-père s’est dénoncé .
Ma colère fut profonde et explosive :
– N’as-tu pas honte de priver ton fils ?
J’étais indignée par cette attitude si peu respectueuse de nous.
Ma grand-mère s’est tu un instant et d’une voix soudain très douce :
– J’étais surtout si triste que mon mari ait faim, je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir, nous avions faim !

Tonie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *