Elle s’assoit en face de moi

Elle s’assoit en face de moi, doucement. Je ne l’ai pas entendue arriver, et elle attend que je remarque sa présence, sans chercher à me l’imposer. Elle a choisit un restaurant à l’ambiance tamisée et chaleureuse, propices aux confidences. Je lève les yeux, et mon regard croise le sien, malicieux  : « Alors, on se met à table ? »

On a grandi ensemble. Elle m’a vu partir avec bonheur à l’école, a trépigné d’impatience avec moi au détour des phrases farfelues des sessions dictées organisées par ma mère, s’est penché sur mes cahiers pour rectifier les fautes (elle a toujours eu particulièrement horreur la confusion entre la conjugaison en –er et –é), et a dévoré par-dessus mon épaule la trilogie A la croisée des mondes. Puis elle a écouté patiemment ma période de plainte, sur ma difficile place au sein de la famille, sur mon physique, sur les garçons, sur la difficulté de me définir.

Et discrètement, mais sûrement, elle ne m’a pas laissée me complaindre. Elle a su me chuchoter regarde autour de toi, ouvre les yeux sur ce qui t’entoure, ne le laisse pas s’échapper et fais en quelque chose de beau.

Elle, de son côté, se voyait déjà journaliste, reporter enflammée parcourant le monde pour partager avec emphase ces informations que l’on voudrait cacher. En grandissant, elle s’est vue philosophe, chercheuse, critique littéraire, recherchant sans cesse une façon nouvelle de mettre ses talents au service du concret. Au cours de nos discussions, elle aiguillonnait mon envie d’apprendre, de voyager, de plonger dans des univers si différents du mien et pourtant si proches.

Mon imagination débordante rencontrait son ambition passionnée. Je lui reprochais parfois d’être trop terre-à-terre, elle me reprochait de partir dans tous les sens. Au fur et à mesure, notre binôme a su s’harmoniser et trouver une identité propre.

Aujourd’hui elle est devenue une femme épanouie. Discrète, elle sait s’intégrer dans tous les milieux et toutes les circonstances. Elle n’en est pas pour autant effacée, au contraire. Sa présence s’affirme sans jamais s’imposer, et elle aiguise toujours son jugement par l’observation avant de s’exprimer. Son calme et son recul compensent souvent mon impulsivité, ma façon de me transformer en petit moulin à paroles. Cela la fait rire, et elle me taquine tout en m’assurant que cette vivacité l’inspire, que m’écouter parler lui donne matière à réflexion.

Cette façon de faire de tout ce qui l’entoure son propre matériau se retrouve dans son style vestimentaire. Régulièrement, elle part glaner des habits un peu démodés ou un peu trop criards au gré des dépôts-ventes. Puis, armée de sa machine à coudre, elle en fait d’élégants vêtements, affirmant ainsi discrètement son style propre.

Nous formons désormais une équipe comme peu en existent. Parfois nous restons éloignées quelques temps, mais nous nous retrouvons toujours avec bonheur, quel que soient les circonstances. Elle m’aide à prendre du recul, à garder l’œil ouvert sur ce qui m’entoure et à le sublimer. Et surtout, elle décuple mon bonheur de le partager.

Lou Rhys

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