Tout sauf l’accordéon

                                                     

    Des décennies se sont écoulées et pourtant le son de l’instrument lui donne toujours la chair de poule. Lorsqu’il était enfant, les rares disques que possédaient ses parents et qu’ils passaient en boucle le dimanche matin saturaient l’appartement de ses sonorités sinistres. Chaque fois qu’il entend le son de l’accordéon ses poils se hérissent. Peu importe la mélodie, il se sent immédiatement déprimé, c’est plus fort que lui, il ne peut pas contrôler son aversion.

Aussi quand il a vu cet homme pénétrer dans le wagon du métro, dès qu’il a perçu les premiers gémissements de son instrument porté comme un estomac proéminent, il s’est senti agacé, agressé. Il a eu envie de lui dire « change de disque, hé, pépé », alors qu’ils doivent avoir à peu près le même âge. Mais, bien sûr, il est resté silencieux et a simplement soupiré en posant le, casque de son baladeur sur ses oreilles de manière à ne plus rien entendre de la sinistre mélodie. Excellent, ce casque, offert récemment par son fils : il peut s’isoler entièrement de son environnement dès qu’il le souhaite. C’est son fils aussi qui a téléchargé la musique sur le MP3. Des morceaux qu’il avait choisis, d’autres dont il lui a réservé la découverte. Les rôles se sont inversés depuis quelques années, maintenant c’est lui qui apprend de son enfant.

Au bout de quelques secondes le solo de guitare l’apaise. Super, ce groupe de Hard, il vous fait décoller tout de suite. Le Métal, curieusement, il l’a découvert sur le tard, avec son fils devenu ado. Lui, dans sa jeunesse, c’était du Rock qu’il écoutait dans sa chambre, quelques 45 tours qu’il passait sur un tourne-disques offert par ses grands-parents. A fond la caisse pour se venger, ou se protéger, des sons hideux qui plombaient tous les dimanches de son enfance. Bien sûr, au bout d’une minute, son père gueulait pour lui demander d’arrêter cette musique de sauvages. Il faisait semblant de ne pas entendre : de toute façon, son père ne supportait rien. A part l’accordéon.

Chez ses grands-parents, il avait découvert que la musique ne se déclinait pas que dans cette seule et morne laideur : avec son oncle, bien plus jeune que son père et qui avait joué le rôle de grand frère. Vers l’âge de dix ans il avait partagé avec lui les rythmes endiablés des Chaussettes noires, des Chats sauvages,d’ Eddy Mitchell et de Dick Rivers . Et Johnny, bien sûr. Paraissent tous bien sages maintenant tous ceux qui choquaient tant son paternel.

Puis les années de lycée et les boums entre copains lui avaient ouvert d’autres portes. Les cours séchés pendant les grèves du printemps 68, ils les a passés avec quelques-uns à refaire le monde dans la rue et à écouter de la musique dans la chambre de l’un ou de l’autre. Quand il avait un peu d’argent, il écumait les salles de concert de sa ville. Heureusement qu’en plus il n’habitait pas la cambrousse !

La musique, il ne peut pas s’en passer. Sous toutes ses formes, d’ailleurs. Un blues de Milteau peut lui arracher des larmes comme un concerto de Franck ou un morceau de Springsteen. Il peut voyager sur un air d’opéra comme sur un rock ou une complainte des Floyd.

Tout, sauf le son de l’accordéon. Il n’a jamais voulu en chercher la raison. Tirer sur le fil risquerait de dérouler une pelote qu’il préfère garder serrée.

Avec sa femme ils n’avaient pas grand-chose quand ils se sont installés ensemble dans leur premier appart. Ils n’avaient rien, sinon une chaîne Hi Fi luxueuse qui trônait dans un salon vide. Leur fils n’a pas grandi devant la télé mais au son des vinyles, ces 33 tours aux pochettes cartonnées qu’il conserve toujours précieusement . Le gamin était encore à la maternelle quand il a eu ce mange-disques massacreur de sillons qui régurgitait les chansons enfantines qu’ils finissaient tous trois par connaître par cœur.

Il s’étonne du gouffre qui le séparait de son père quand il voit les moments qu’il partage avec son fils autour de la musique,. Ces derniers mois ils se sont retrouvés ensemble pour des concerts d’une rare intensité et il s’est senti plusieurs fois submergé par l’émotion.

Montparnasse, c’est là qu’il descend. Il glisse une pièce dans la boîte que lui tend l’accordéoniste : pour la musique !

 

                                                                                                                 Martine

 

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