Vous là-bas

     Vous là-bas,

Je ne vous remercie pas. Non, je ne vous remercie pas, et même, je vous en veux, beaucoup. Je vous en veux car vous avez réveillé en moi une espèce de conscience morale, un désir d’altruisme, que je ne souhaitais pas subir, tout du moins ce soir.

     Ce soir où justement j’avais décidé de me couper du monde, de me retrouver seul avec moi-même. Je voulais me recomposer. Chaque fois que je croise quelqu’un dans ma vie, j’ai l’impression tenace de perdre une partie de moi, un petit morceau, la pièce d’un puzzle, de mon propre puzzle, ce puzzle qui me dit qui je suis. Parfois, je vole une pièce du puzzle de l’autre, pour remplacer celle que j’ai perdu, ne serait-ce qu’un moment, et d’autres fois, c’est un trou, un vide, qui demeure.

    Je voulais donc me recomposer ce soir, comme de temps en temps, pour redevenir moi-même, pleinement, et ce jusqu’à la prochaine fois où de nouveau ce fameux puzzle bien changé, bien abîmé, nécessiterait de nouveau cette solitude salvatrice dans laquelle j’espérais être plongé ce soir.

     Et vous voilà, vous, qui crevez la petite bulle d’éternité que j’étais en train de me construire. J’ai beau faire, je n’arrive pas à ne pas considérer votre existence, et je commence à m’oublier.

     Je commence à m’oublier car je ne cesse de fixer cette lumière que vous avez allumée au loin, et me voilà à sortir de moi. Pour me rapprocher de vous. J’ai l’intime conviction que cette lumière qui est votre n’est ni anodine ni innocente, si je la fixe du regard j’ai même l’impression qu’elle clignote à intervalles irréguliers, comme si elle voulait me dire quelque chose en morse. J’ai cru pourtant à une illusion d’optique, et puis finalement, cette idée persistant un peu trop, j’ai fouillé dans mes placards à la recherche de vieilles jumelles inutilisées.

     Et là, les jumelles à la main, devant mes yeux, que vois-je ? Vous en train de m’observer avec vos propres jumelles. C’est inadmissible. Inadmissible car je me suis senti fautif, en vous observant de la sorte, et inadmissible car vous en êtes également coupable.

     Après cette soirée gâchée, j’ai tout de même eu une idée, peut-être même une révélation. Si nous sommes donc si miroir que cela, et pour le bien de notre propre conscience, sans se sentir plus égoïstes que nous ne sommes, pourquoi ne pas tenter de nous recomposer à deux ? C’est que je ne souhaite pas que vous voliez ma nuit, ni que je vole la vôtre.

     Répondez. Je n’accepterai pas un silence, pas maintenant, plus maintenant.

 Guillaume

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