Réponse / Madame, je réponds à votre lettre…

Madame,

Je réponds à votre lettre, car elle m’a touchée. Evoquer nos vies parallèles à travers ces fenêtres en vis-à-vis… qui, un soir, ont échangé un regard de lampe fardée. C’est osé. Un geste aura attiré votre attention. Est-ce ma main saisissant un livre sur la table de chevet ? Est-ce la courbure de ma silhouette tentant de remettre de l’ordre sur le lit à peine défait ? Ou peut-être le hochement de tête qui m’est habituel lorsque je dégage ma chevelure pour la mettre en chignon. C’est à ce moment précis que j’ai regardé par la fenêtre et que j’ai vu de la lumière dans cette pièce inoccupée depuis quelques jours.

Evoquer nos vies parallèles, soit, mais s’amuser à remonter dans nos souvenirs communs, c’est se laisser prendre, je dirais, happer par votre imaginaire. J’ai dû passer la soirée à lire, c’est vrai, et par un effet de transparence du rideau ma silhouette était offerte aux regards des clients de l’hôtel où vous êtes descendue. Cinquième étage à gauche de l’ascenseur. Une chambre au papier peint vert pâle, deux tables de nuit, une petite console, deux chaises, une télévision. J ai trouvé votre lettre ce matin glissée sous le paillasson, et ce geste m’a touchée. Dans cette ville où je réside depuis quelques mois, peu de gens m’adressent la parole, peu me voient, et encore moins ne m’écrivent.

Votre fenêtre dessine dans la rue sonore et rayonnante de cette fin d’après-midi d’hiver un grand rectangle noir. Je guette le moment où vous y entrerez et où vous vous allongerez sur le couvre-lit moelleux, vous aurez pris soin de retirer vos escarpins, j’imagine que vous masserez vos pieds pour les soulager des longues marches dans le froid. J’ai près de moi le livre que je lisais hier. Il contient la mémoire de mon pays, je le lis et le relis pour ne pas oublier les miens, ceux qui n’ont pas eu la chance de prendre le bateau. Je le lis et le relis pour garder la musique de la langue que je ne parle plus. Cette vie de bouquets de fleurs, de mains tendues, d’amitiés, de chagrins je l’ai laissée de l’autre côté de la mer, elle n’est dans aucun livre, elle est dans ma mémoire et pour ne pas l’oublier je me la repasse le soir en regardant les fenêtres de l’hôtel s’allumer une à une.

Chaque vie porte son lot de mots, la votre s’est déchargée de quelques uns. Je les regarde s’aligner sagement sur ce beau papier vert. Vous semblez nostalgique, perdue dans ce lieu peu familier, mais ce séjour est court, votre congrès prendra fin et vous retrouverez les vôtres. Ce petit intermède trouvera sa place dans une vie bien rangée.

Votre chambre vient de s’allumer, je guette votre silhouette, comme je m’y attendais votre premier réflexe est de vous allonger sur le lit. Une journée parisienne impose des moments de torture, comme je m’y attendais, vous ôtez vos escarpins. Peut-être qu’à ce moment- là vous aurez envie de retrouver l’amie à laquelle vous avez écrit hier soir. Cette lettre que je tiens dans mes mains, déposée ce matin sous mon paillasson, cette lettre m’invitant à échanger nos vies parallèles, là de l’autre côté de la rue, vous allez en chercher la réponse, tirer ce voilage insignifiant et me faire un geste, un petit salut complice. Vous ne vous êtes pas redressée, ces pieds sont si douloureux que vous les gardez repliés, au chaud entre vos doigts qui les massent. La fenêtre renvoie un halo engageant, je colle mon nez sur la vitre glacée qui se couvre de buée. Je retiens mon geste, l’essuyer, ce serait vous saluer, attirer votre attention de manière trop ostentatoire. J’attends que vous retrouviez vos esprits, que l’envie d’écrire d’hier revienne ce soir, et que vous choisissiez les mots que je trouverai demain. J’attends de voir votre longue silhouette retrouver un semblant de vie, de l’autre côté de la rue, au dessus des guirlandes déjà allumées.

Il est tard maintenant, la lune est haut dans le ciel, je n’ai pas sommeil, en face, quasiment en parallèle, même étage, le rideau a été tiré, une main vigoureuse s’en est emparé et a laissé la fenêtre s’éteindre. Le long rectangle noir m’a aveuglé de désespoir. Ce soir, madame, vous ne finirez pas votre livre, ce roman anglais, dont il ne restait que quelques pages avant que les amants ne se retrouvent. Ce soir, madame, vous n’écrirez pas de lettre.

Je vous souhaite une nuit pleine de douceur, de quoi panser les plaies d’une solitude passagère. Peut-être m’avez-vous déjà oubliée.

Demain vous trouverez sur le plateau de votre petit déjeuner, entre les deux tasses de café noir, le petit livre que je lisais hier, fendu par une lettre à l’écriture violette. Je me ferais discrète, je sais que les amours passagères sont précieuses.

                                                                                                               V.

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