Vies parallèles

Madame,

Il fait déjà nuit, nous sommes à la fin du mois de novembre. Nous sommes ? Quelle ironie ! Je suis désespérément seule dans cette chambre d’hôtel parisien. Trois jours, trois nuits.
Un congrès sur les paradoxes de l’intime. J’ai voulu m’y inscrire parce que j’adore le mot paradoxe.
La lampe de chevet est jolie, un peu art-déco, je suis bien. Il fait doux, et même si je n’aime pas.
Les couleurs vert tendre du papier, j’apprécie de m’allonger avec ce roman anglais romantique à souhait.
Lumière feutrée. Je n’ai pas tiré les rideaux. Au cinquième étage, qu’importe.
L’immeuble en face, un hôtel semblable au mien, probablement.
Une fenêtre éclairée.
Le roman que je lis évoque l’éducation à la servilité qu’ont reçue les jeunes filles au siècle dernier.
Je me lève, vais à la fenêtre. Je ne peux distinguer véritablement, en dehors de cette clarté offerte,
La personne à l’intérieur, comme moi, d’une chambre éphémère.
Cependant, je distingue un être, un livre, un corps flou tenant un livre, une femme lisant.
Vous, Madame !
Il est tard maintenant, la lune est haut dans le ciel.
Je n’ai pas sommeil. En face, quasiment en parallèle, même étage, même flamme.
Il y a du papier à lettres sur la petite table. Vert tendre bien sûr. Celui sur lequel je vous écris.
Madame, nous lisons un livre, certainement le même livre.
Oh! Bien sûr, il n’a peut-être pas le même titre, ni même le nombre de chapitres, l’auteur, le pays d’où il vient.
Que sais-je ?
Mais moi, je sais qu’il a la même couleur !
La couleur des mots qui vous emmènent ailleurs, dans un pays connu de nous seules.
Ce pays où les marelles de notre enfance vont de la terre au ciel, et précèdent déjà le bouquet de fleurs remis au vainqueur.
La première main tenue, la première approche, le premier reproche.
Les soirées endiablées, les amitiés rivalités, les cinémas d’art et d’essai,
les marguerites déclinées qui disent enfin la nature de l’amour éprouvé.
Les chagrins, les étoiles invoquées, à retrouver comme une sérénité, une paix partagée.
Il est tard, Madame, très tard.
Nos vies en parallèle jamais ne se rejoignent, ou si loin. Loin.

Tonie

 

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