Réponse / Madame…

Madame,

Je trouve ce matin votre lettre au milieu de nombreuses factures : nous venons en effet d’aménager, et les artisans et divers prestataires de services se sont rués sur nous comme la misère sur le pauvre, armés de leurs justifications pour dépassements en tous genres. Malgré votre aspiration à la rêverie, vous êtes bien renseignée : je suis en effet le neveu de Madame Jourdan, et ma tante a eu la bonne idée de me vendre sa maison, qu’elle n’occupait plus pour les raisons que manifestement vous connaissez : son fils, mon cousin Gaëtan, est malheureusement un vrai traîne-savate, cela, elle n’a pas dû vous le dire, elle vous a plutôt sans doute servi la fable de l’informaticien de génie. Son projet de s’installer sur la côte basque pour ouvrir un centre de « surf-sandwich » n’a évidemment pas été vraiment couronné de succès : qui aurait envie de déguster des sandwiches, fussent-ils au foie gras, en équilibre sur une planche de surf ? les amateurs doivent se compter sur les doigts d’une main, et une fois qu’ils ont tous les cinq été repus, le pauvre Gaëtan n’a plus eu qu’à appeler maman au secours. Ma tante est très généreuse, et nettement plus débrouillarde que son bon à rien de fils. Elle-même, après une maîtrise de philosophie à la Sorbonne, a monté une entreprise de nettoyage des trottoirs qui lui a permis d’amasser une fortune, certes, d’une manière un peu à la limite de la moralité, mais c’est le résultat qui compte, n’est-ce pas ? En effet, je vois en vous lisant que vous avez du temps à perdre, aussi résumai-je son histoire : les municipalités sont déjà depuis longtemps soucieuses d’avoir une ville propre tout en protégeant la planète : ma tante a donc fait sa publicité autour de l’idée d’un nettoyage écologique des trottoirs, et une fois les marchés passés, non sans quelques pots-de-vin comme il est d’usage, elle inondait les trottoirs de Round-up : résultat : pas un brin d’herbe pendant des mois, et tout le monde y trouvait son compte. Pas la planète, me direz-vous, mais qu’est ce que quelques tonnes de Round up à côté de la pollution mondiale par les feux de cheminée, n’est-ce pas ?

Le résultat de ces aventures, c’est donc que ma tante m’a cédé à bas prix cette belle maison, dans laquelle nous venons de nous installer, rentrant d’un long séjour en Chine qui m’a permis de me familiariser avec la pensée si utile de cette très ancienne civilisation. Pour faire court, et comme vous le savez peut-être, les Chinois recommandent d’attendre le moment favorable, l’occasion, qui fera qu’un tout petit effort nous permettra de parvenir à nos fins, là où l’Occidental s’épuise comme un imbécile sans tenir compte des circonstances, pour un résultat en général bien aléatoire. J’ai donc fait mienne cette sagesse ; j’ai remarqué en vous lisant que vous ne semblez pas très occupée, que ce soit l’hiver, au coin du feu, ou l’été, somnolant sous votre prunier. Vous craignez de troubler ma solitude, vous lisez, vous êtes cultivée, vous êtes fort agréable, vous disposez d’un beau jardin : que demander de plus ? en Chine, nous avons adopté six enfants, pour tenir compagnie à nos trois petits. Les premières vacances scolaires se profilent, nous ne parvenons pas à trouver un centre aéré : je crois que la conclusion s’impose d’elle-même, et je sais que tout ce sang nouveau, bousculant un peu votre aspiration à la solitude, ne pourra que vous ramener à la vraie vie : nous ne sommes pas faits pour rester seuls dans notre coin, nous complaisant dans notre intériorité. Les enfants seront ravis de faire la connaissance d’une si charmante voisine, qui saura leur enseigner les subtilités de l’écriture, et pour faire plus amplement connaissance, nous sonnerons tous les onze ce soir vers dix-neuf heures à votre porte.

 

C.E

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