Monsieur

Monsieur,

 

Si je me suis retiré dans cette vallée, c’est parce – que je cherchais la solitude, et une vie authentique, en osmose avec la nature. Ayant aménagé une vieille grange, je m’y suis installé avec la ferme intention de pouvoir enfin commencer à rédiger mes mémoires, celles fort riches d’un marin dont toute la carrière s’est déroulée dans la marine marchande. Que d’histoires de pirates, d’immigrants clandestins découverts sur le bateau, de vols de matériel, voire de tentatives d’assassinat j’ai à raconter, je vous laisse l’imaginer, et je dis bien l’imaginer, car je ne pense pas que dans cette vallée nous soyons deux hommes de mer.

Je m’étais ainsi ménagé un repos assuré dans une paisible solitude, et seul le cri des chouettes, ou quelquefois celui, terrible, du chat – huant, parvenait à me distraire de mon occupation littéraire.

Malheureusement, tous mes soins ont récemment été réduits à néant, puisqu’avant hier soir, comme vous le savez, une lumière s’est allumée sur la montagne d’en face.

Vous n’êtes pas sans ignorer que dans l’obscurité profonde de la nuit, la moindre ampoule aussi faible soit-elle illumine comme un phare : c’est ce qui s’est produit. Là où n’apparaissaient à un œil exercé que les ombres des montagnes se découpant sur le ciel nocturne, désormais le paysage est détruit, nuit après nuit, par votre lumière importune, qui empêche de discerner quoi que ce soit, si ce n’est, j’ai l’œil exercé d’un marin, les pans de mur tristement crépis de votre demeure. Il va de soi qu’aussitôt l’inspiration que j’étais parvenu à apprivoiser à force de travail s’est enfuie vers des contrées plus hospitalières, et je ne puis désormais que rester assis à ma table, le stylo en l’air, devant ma feuille vierge, sans pouvoir détacher mes yeux de l’illumination si brutalement apparue.

Loin de moi le projet, Monsieur, de vous empêcher d’admirer de nuit vos plates-bandes de rosiers polyanthas. Nous vivons en démocratie, et vous avez parfaitement le droit de produire à vous seul une lumière qui dénature définitivement le paysage et l’ambiance de cette merveilleuse vallée. Je conçois parfaitement que vous vous plaisiez à appuyer sur l’interrupteur, et que les conséquences incalculables de ce petit geste suffisent à vous griser.

Je me permettrai seulement de vous adresser une prière : marin, j’ai l’habitude de prendre le quart au milieu de la nuit. Serait-ce trop vous demander que d’éteindre votre quinquet entre quatre et six heures du matin ? je pense que, le laissant allumé toute la nuit, vous devez employer celle-ci à d’innombrables occupations, il ne vous sera donc pas difficile de surveiller l’heure, et ces deux heures de nuit vous permettront sans doute de prendre un repos bien mérité. Pour moi, je concentrerai mon récit et en deux heures parviendrai à en noter la quintessence.

J’espère de tout cœur, Monsieur, que cette solution vous agréera, je vous remercie par avance de ne pas chercher à venir me voir, et dès que cette lettre vous sera parvenue je guetterai avec impatience le paysage nocturne.

Avec mes remerciements, et pour l’intérêt supérieur de la littérature maritime, je vous prie d’agréer, Monsieur, mes meilleures salutations.

Catherine

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