Depuis le plateau de Saugué

Cher(e) ami(e),

Depuis des années j’en rêve, passer tout un hiver sur le plateau du Saugué, à 1800 mètres d’altitude face au Cirque de Gavarnie.

Je ne possède ni la témérité ou la constitution physique des Conquérants de l’Inutile, ni la nécessité d’évacuer un chagrin d’amour, j’ai donc exclu le Lac Baïkal ou toute autre destination exotique pour privilégier nos chères Montagnes Pyrénées. Durant l’été et l’automne, j’ai fait provision de bois, de conserves, de sucre, de farine et d’aliments secs en tous genres afin de ne pas mourir de faim. J’ai également monté suffisamment de vin bon et moins bon, pour égayer mes soirées et supporter les longs jours de tempête quand les éléments se déchaînent que les congères de neige bloquent portes et fenêtres, que le vent fait craquer la charpente. Enfin, j’ai porté quelques livres mais point trop pour m’accompagner dans ce voyage intérieur.

Je suis monté en raquettes ce matin. Le brouillard m’a attrapé au Saussa et m’a accompagné durant toute l’ascension. Les serrures de la grange n’étaient pas gelées malgré le froid. Je ne suis pas encore au chaud mais au moins à l’abri.

Comme souvent, le brouillard s’en est allé avec l’arrivée de l’obscurité. Je suis donc sorti écouter le silence si dense et particulier de l’hiver. Je voulais observer la voie lactée mais curieusement, ce n’est pas l’étoile du berger que j’ai vu scintiller en premier mais cette lumière de l’autre côté de la vallée. Un petit scintillement au loin droit devant. Le vôtre, celui de votre grange.

Je ne vous le cache pas, j’ai été fortement contrarié, presque vexé. Comment est-il possible qu’un autre que moi ait eu la même idée ? Ainsi, il existerait d’autres hurluberlus assez farfelus pour décider de s’exiler des semaines durant au milieu de nulle part, sans électricité, sans eau courante, sans personne à qui parler. Le tout dans le froid, la neige et l’humidité.

Tel le brouillard, ce sentiment s’est cependant vite dissipé pour laisser place à une curiosité amusée. Un kilomètre à vol d’oiseau et un fond de vallée nous séparent. Une improbable et profonde tranchée en quelque sorte. Tels nos aïeux durant la Grande Guerre, chacun défend sa position, son plateau, son abri. Vous verrez, bientôt, nous allons nous épier pour savoir qui abandonnera le premier? Qui, à la nuit tombée, fermera le premier ses volets? Qui le premier redescendra dans la vallée retrouver un brin de monde civilisé ?

Je vous préviens, je suis têtu et je n’ai nulle intention de capituler. Que le meilleur gagne mais ne rêvez pas : je serai celui là !

Je vous entends déjà grogner et vous renfrogner. Orgueil inutile que tout cela. Il ne nous empêchera pas de fraterniser au printemps prochain. En terrain neutre comme il se doit, il convient de sauver les apparences. Disons à mi-chemin, du côté du pont de Barreil. Je porterai le pain et le fromage à partager, vous le vin pour nous désaltérer.

Dans cette attente, bon hiver, Camarade.

Bien à vous.

Philippe

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