Edmond

Edmond vient chercher un peu de fraîcheur sur le banc mousseux à demi caché sous les branches du saule. Le soleil est déjà haut, il a bien mérité cette pause : debout depuis l’aube il a travaillé sans relâche dans son atelier. Il tire sur sa pipe bien qu’elle soit éteinte, compagne fidèle dont il ne se sépare jamais. Il sent encore entre ses mains calleuses la résistance du bois qu’il vient de façonner. Voilà plusieurs jours qu’il cherche, il croit avoir trouvé puis non, insatisfait il essaie autre chose. La forme, il l’a dans la tête mais elle résiste sous ses doigts.

Partout dans le jardin, ses œuvres disséminées ça et là semblent avoir pris racines au même titre que les végétaux. D’ailleurs il faut bien regarder pour distinguer les unes des autres. Les ronces grimpent à l’assaut d’une colonne, des petites fleurs blanches habillent un buste, le lierre cache à demi un chat blond couché dans l’herbe. On ne discerne plus où commence un arbuste et où finit un autre, on ne sait plus si le bois a surgi de terre en un tronc noueux ou s’il a été déposé là, modelé par la main d’Edmond.

Edmond ne pense à rien, il écoute un ruissellement d’eau qui l’apaise, le chant des oiseaux dont l’intensité change au rythme des heures. Son regard suit sans la voir l’allée qu’on ne devine plus qu’à peine, envahie de mauvaises herbes et parsemée de mottes sableuses et caillouteuses, et s’arrête sur le portail dont il se dit depuis des lustres qu’il doit remplacer les gonds. Au fond, quelle importance s’il grince et traîne sur le sol, le creusant d’ une rigole semi-circulaire chaque fois qu’on le pousse : lui ne le ferme jamais. Quelle importance si sa peinture écaillée laisse apercevoir le bleu d’une saison et le jaune d’une autre, plus lointaine : si peu de gens le franchissent.

Il lui faut un moment avant de percevoir la présence de Ludo, immobile, à demi occulté par une haie broussailleuse. La gamin ne l’a pas vu, son regard semble fixer un point précis du jardin. Edmond ignore ce qui retient son attention, de là où il est il ne voit qu’une jungle de branchages.

Edmond n’a pas d’enfant. Il aurait aimé, oui, tiens, aujourd’hui il pourrait avoir un ado de l’âge de celui-là. Mais ça ne s’est pas fait. Fanny a préféré suivre Tazzio. Avec ses mains rêches et son éternel bonnet de tricot, Edmond s’est senti si piteux face à la silhouette élancée et sans âge de cet homme aux yeux boudeurs, vêtu en permanence d’un pantalon blanc immaculé et d’un tee-shirt rayé. Il s’est effacé sans se battre.

Le doux regard d’Edmond se voile, comme chaque fois qu’il repense à Fanny. Soudain il comprend, il comprend ce que fixe Ludo. Il se souvient de ce buste qu’il a abandonné là, inachevé, il y a très longtemps, très loin du banc, loin de l’allée, loin de la maison, loin. Il l’avait oublié, il la lui rappelle trop. Lui rappelle trop celle qui aurait pu être la mère de cet enfant qu’il n’a pas eu et dont le regard bleu acier le fixe encore quand il cherche le sommeil.

Il s’étonne de l’attention de Ludo, figé là depuis un bon moment. Il voudrait aller vers lui, lui parler, lui demander. Mais Edmond n’ose pas bouger, il a peur de rompre le charme de cet instant, il sent bien qu’il est fragile. D’ailleurs que pourrait-il dire à cet adolescent dont l’allure le surprend, le dérange un peu. Lui, avec son pull irlandais déformé par les ans, qu’aurait-il à faire avec ce garçon au jean trop long et qui laisse voir de manière inconvenante un caleçon de couleur derrière un ceinturon de cuir. Edmond baisse les yeux vers son pantalon de velours délavé et ses chaussures boueuses. Il porte inconsciemment une main vers sa nuque, comme s’il cherchait une visière qu’il n’a pas, comme s’il voulait retourner dans le bon sens la casquette du gamin.

Ludo a la même dégaine que tous ses copains de quartier. Il ne l’a pas choisie, n’y a jamais réfléchi. Chaque matin il enfile l’uniforme imposé dans sa cité de banlieue, histoire de passer inaperçu. Les manches de son sweat-shirt noir trop long dépassent du blouson rapiécé, hérité d’un de ses frères . Il est fier de ses baskets tout neufs qu’il a quémandés à sa mère pendant des mois. Il les avait repérés dans la vitrine d’une boutique du centre commercial où il traînait un samedi pour accompagner la bande. S’il tourne sa casquette à l’envers c’est qu’il n’a jamais vu aucun de ses frères la porter autrement.

Derrière une arrogance de façade calquée sur ses aînés depuis qu’il a sept ou huit ans, Ludo cache ses rêves. Il lui suffit de les repasser en boucle chaque nuit dans la chambre qu’il partage, au bout d’un couloir nu, qui résonne du bruit de la télé devant laquelle son père insomniaque écluse quelques bières. Quand il étouffe trop, Ludo s’éloigne de sa cité. Il aime bien marcher, seul. C’est la deuxième fois qu’il vient dans ce quartier déserté. La première fois, il faisait nuit et il n’avait rien pu   voir sinon des terrains vagues et des broussailles. Mais il y avait eu ces parfums inconnus. Ce matin il est tombé sur ce jardin en friche et cette maison tout au fond, délabrée mais qui semble habitée.

Habitué aux barres d’immeubles où il est né, il ne savait pas qu’il pouvait exister quelque chose d’aussi beau, qu’on pouvait vivre quelque chose d’aussi fort. Il est fasciné. Cloué là depuis un long moment il ne peut détacher son regard de ce buste de femme, sculpture qu’il a failli ne pas voir au milieu des fleurs et des hautes herbes. Il aimerait entrer dans le jardin et caresser le bois poli. Le portail n’est pas fermé mais il n’ose pas. Il s’est déjà fait traiter de voyou un jour où, dans un autre jardin, il avait voulu s’approcher d’un pommier en fleurs. On l’avait chassé à grands coups de jurons. Aujourd’hui il ne doit prendre aucun risque s’il veut pouvoir revenir. Alors sans un bruit, à regret, il s’éloigne.

Sur son banc, Edmond le voit repartir, surpris d’en être déçu. Il avait l’air gentil ce gamin, sa timidité finalement le rassure, un trait qu’ils partagent. S’il revient demain il se promet de s’approcher et de lui montrer le jardin. Il lui offrira une orangeade. Mais boit-on encore de l’orangeade à cet âge-là ? Et d’ailleurs quel âge a-t-il ? Dix-sept ? Dix-huit ? Edmond manque d’expérience. Mais il en est sûr ce gosse était captivé par ce qu’il regardait.

Edmond se voit déjà dans son atelier, lui expliquant les gestes, le bois, les outils. Demain il ouvrira plus grand le portail bringuebalant.

Martine

 

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