Vitriol

Ce mot m’a toujours fait peur. Je garde avec lui le souvenir très fort d’un épisode d’un film tiré de l’oeuvre d’Eugène Sue, Les Mystères de Paris. Il fait nuit, le héros ou du moins un personnage reçoit le contenu d’un flacon de vitriol sur le visage et il en est horriblement défiguré. J’entends encore les roues de la voiture sur les pavés inégaux et les cris de l’homme brulé. J’ai donc laissé ce mot et ce qu’il représente dans l’arrière-boutique de ma mémoire comme une arme dangereuse dont le maniement n’appartient qu’aux méchants.

            Les peurs de l’enfance sont tenaces. Il m’aura fallu une colère d’adulte pour que Vitriol sorte de ma mémoire comme un couteau de sa garde. Que faire? Lui laisser à nouveau le champ libre pour m’effrayer encore ou le rendre définitivement inoffensif ? J’ouvre le dictionnaire et trouve le mot. Je lis les quatre paragraphes qui présentent les sulfates de zinc, de cuivre, de fer et je découvre qu’ils génèrent des couleurs sympathiques, le blanc, le bleu, le vert. Seul le terme d’ « acide » résiste. Ce concentré fortement corrosif, capable de brûler de façon irrémédiable, est bien la liqueur que contenait la petite fiole vidée à la face du personnage. Je persiste dans la volonté d’exorciser l’angoisse de la scène.

            Les mots me proposent l’ image d’ une plume Sergent Major trempée dans un encrier. La liqueur colorée traçe sur la feuille blanche de jolies arabesques. Peu à peu, la noirceur disparaît. Je m’approche, stupeur! Le texte fait surgir à nouveau une image, un portrait caustique, mordant, aussi terrible que puisse l’être l’effet du vitriol.

            Une fois la surprise passée, je me mets à sourire, la plume trempée dans l’acide me semble moins terrifiante que la petite fiole jetée au visage du personnage.

            Que la mémoire se défende en voulant garder la peur de l’enfance, que la colère de l’adulte s’épanche dans le réservoir enfoui, cela est bien normal. Le va-et-vient me fait prendre conscience que les mots se proposent pour donner ordre et sens et, plus qu’un pugilat entretenu, ils ouvrent une porte de sortie.

            L’expression « un portrait au vitriol » acquiert tout à coup une valeur esthétique. Se superposent dans mon esprit, des visages lumineux, colorés, dont les traits épais ne sont autres que les lignes de plomb sertissant les plaques de verres des beaux vitraux des églises.

Véronique

 

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