Errance

Je suis l’enfant conçu un soir d’errance. Un homme et une femme avaient fui l’atmosphère faussée d’une soirée mondaine. Ils ne se connaissaient pas mais leurs désespérances avaient la même cadence.

Au matin, le soleil d’hiver les a trouvés blottis dans les bras l’un de l’autre, au creux du même lit. C’est là que j’ai pris vie. Je me suis fait tout petit, j’aurais préféré rester dans les limbes, dans la chaleur de l’échange de leurs regards.

Leurs pas en commun ne les ont pas menés bien loin. Juste le temps de comprendre que leurs réalités ne s’accorderaient pas. Il avait encore beaucoup de route à faire, il ne pouvait s’arrêter. Elle n’avait jamais aimé les chaînes, elle n’allait pas commencer avec lui.

Quand elle a découvert que je germais en elle, elle a décidé de prendre la vie qui venait sans restriction. Moi, j’aurais préféré rester dans ses rêves et ne pas avoir à fouler le sol de cette terre.

Je suis né un soir d’orage entre éclairs et tonnerre. Elle n’a pas crié, ma mère. Elle n’a jamais élevé la voix contre moi. Pour ne pas l’oublier, elle m’a donné le prénom de celui qui m’a engendré. Elle n’en savait pas plus.

Avec elle, j’ai appris à découvrir la vie, à en savourer les méandres, à éviter quelques pièges. Mais il y a ce vide, cet abîme au-dessus duquel je me suis construit. Depuis toujours me hante l’envie de connaître celui qui, d’une étreinte passagère, a fait d’une femme ma mère. Mes racines obscures.

Si l’on me présente à un homme qui a l’âge d’être mon père, quand je lui tends la main, je plante mon regard dans le sien et j’articule mon prénom avec l’espoir fou qu’il se reconnaîtra.

Sophie Ducharme